Pente
Installation à la Villa Savoye à Poissy
2 bastaings de 6 mètres peints en noir fixés sur contrepoids en béton
2005
Deux éléments de bois peints en noir, maintenus à leur point d’équilibre par des blocs de béton invisibles depuis le sol, viennent contrebalancer le volume emblématique existant tout en le révélant. Les poutres soulignent le volume en donnant l’impression d’être posées en équilibre sur les arêtes de la Villa Savoye.
Ces deux obliques, tirées tels des traits de dessin, rendent perceptible l’importance du toit-terrasse en esquissant l’idée d’une pente — sorte de clin d’œil, presque provocateur, au toit à double pan supprimé par Le Corbusier. Le parcours architectural engage également le corps dans l’expérience de l’oblique et de la pente, notamment à travers la rampe qui organise la circulation au sein de la villa.
Au-delà de leur présence physique, ces lignes introduisent un champ d’interprétations. Elles peuvent évoquer un cadran solaire, inscrivant le temps dans l’espace architectural ; la trace d’une charpente absente, mémoire d’une structure qui n’a jamais existé ; ou encore un dessin à l’échelle du bâtiment prolongeant le geste de l’architecte.
L’intervention ouvre ainsi un espace mental où se superposent architecture réelle et architecture suggérée. Entre apparition et disparition, elle invite le regardeur à compléter la forme, à projeter ses propres images et à habiter, par l’imaginaire, les possibles contenus dans ces lignes.
Cette installation a inspiré ce texte, écrit par Julien Harreau, en décembre 2005 :
« Pour aller à l’exposition de quelques beauxarteux de Cergy à la maison du Corbusier à Poissy, il faut prendre le RER, dans une fin de semaine presque matinale et enneigée de novembre. Puis le bus. C’est une fête silencieuse de rentrer, enfin dans le parc. la première chose qu’on pourrait voir, c’est la première chose qu’on ne voit pas, Magali Poutoux, incisive, remarquable dans les transversales, a choisi les charmes d’une discrétion trompeuse et affûtée. Culottée avec du ciment d’altitude, la partie de jambe en l’air. Une poutre, juste, et la Villa Savoye se fait danseuse.
Il faut une bonne assurance pour s’attaquer – plastiquement – à la structure de la bâtisse. Avec ce geste simple, elle redevient une maquette ludique, et légère. En vrai, on pourrait dire qu’elle se réincarne, inoffensive parce qu’inutile, et en même temps irrépressible parce qu’elle moule l’irrémédiable existence carrelée de l’habitation, sans y rien cassé, en une soudaine élévation porteuse d’imprévu. Il faut la jugeote ou la perspicacité de l’artiste pour dire d’un si simple phrasé que le bunker blanc et quadrigonal est en fait une tour aplatie, un phare de banlieue, un socle magistral qui pour ce temps de pose n’aura que cet avantage, celui de soutenir subtilement une brindille, une branche, une allumette déssouffrée ou un toit qu’elle n’a pas.
En un point, car il faut aussi le tactile suffisant pour y produire une déposition de fourmi, gratuite parce qu’invitée, voire autorisée, elle n’a du mariage que l’idée. En un point donc, de contre balance comme sont nécessaires, les unicités axiales des plus imperceptibles rotations ou des révolutions les plus massives.
Le jeté. D’un trait, lesté de biais, le monument retrouve le goût d’une nouvelle époque, formellement insolente, contemporaine, contemplative des déboires alentours. Il faut en être l’instrument tranquille, pour marquer si haut – musicalement- les opportunités étriquées que l’art même étudiant, peu prendre aux labeurs déprimants des sommes de l’architecture et de la conservation.
Il faut aussi une justesse quasi minérale pour en détecter les fondamentaux, élémentaires, pour les asservir presque joyeusement dans un mouvement aérien et poétique, épris et libre. On n’a pas vu de bancal qui soit plus rassurant, ni par en bas, ni par en haut, mais plutôt par le coude, par le bras, par la tête aussi, le visage et le regard. Un travail de charpenterie par hasard, un ski sur la gravité, un équilibre fictionnel, à demeure suspendue, un souffle de jeu de baguettes, une basculade.
Un travers de bonheur qui distille dans l’atmosphère une sérénité touchante, nul corps ne sera pendu à telle potence sans que la corde tendue n’en vienne à glisser, dessaisissant sa victime, ainsi sauvé par son propre poids et retrouvant la terre dans une embrassade physique, fortuite et inévitable. »

